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Crédit photo: Liquidation Marie
||| Économie

Marché de l’escompte : un modèle d’affaires à durée limitée

9 juin 2026 | Par Robert Dion

Depuis quelques années, le paysage du commerce de détail alimentaire au Québec a vu naître un phénomène impossible à ignorer : l’arrivée des épiceries de liquidation. Des bannières comme Liquidation Marie, Bouffe à rabais ou encore Escomptes St-Jean sont passées de commerces marginaux à de véritables destinations pour des consommateurs pris en étau par l’inflation.

Pour les professionnels de l’industrie, une question se pose : jusqu’où ce modèle peut-il croître avant de frapper le mur de l’approvisionnement ? La manne des produits de « fin de ligne », des surplus et des dates courtes est-elle inépuisable ? Des signaux montrent que non.

L’ère de l’IA prédictive

Les liquidateurs prospèrent sur les inefficacités de la chaîne d’approvisionnement : erreurs de prévision, emballages désuets, ou surproduction. S’agit-il d’un laxisme des manufacturiers ? En partie. Écouler à perte un surplus chez un discounteur ou pire jeter des invendus est le prix à payer pour une planification imparfaite.

Variations saisonnières, pics promotionnels, nouveaux référencements en points de vente, pénuries d’ingrédients et évolution des préférences des consommateurs : chacun de ces facteurs peut fausser les prévisions de production alimentaire de manière non négligeable.

Aujourd’hui, l’intégration de l’intelligence artificielle (IA) prédictive transforme petit à petit les usines des distributeurs alimentaires en optimisant la production. À titre d’exemple, Loblaw utilise davantage l’apprentissage automatique pour analyser des années de données historiques, les calendriers promotionnels, les tendances saisonnières et le comportement des clients. Cela permet d’ajuster les volumes d’achat pour réduire les surplus.

Cette gestion des stocks au scalpel va réduire considérablement les stocks dormants et les rejets. Mécaniquement, un manufacturier qui optimise sa production de 15 % assèche d’autant l’inventaire possible pour le marché de la liquidation.

Plus de joueurs, moins de volumes

Avec l’ouverture d’une soixantaine de succursales à escompte en trois ans au Québec, le bassin d’acheteurs de surplus n’a jamais été aussi vaste. Mais cette multiplication des joueurs ne va pas augmenter indéfiniment.

Face à un volume de « fins de ligne » qui diminue au rythme de l’optimisation de la production, les grossistes et les propriétaires de centres de liquidation se retrouvent parfois à surenchérir pour mettre la main sur les mêmes palettes de marchandises, réduisant à terme le bénéfice de rabais importants pour leurs clients. Autrement dit, l’offre de marchandise à liquider n’a pas suivi l’explosion du nombre de magasins ouverts.

La pression des grandes chaînes

L’éléphant dans la pièce reste la relation entre les fournisseurs et l’oligopole des cinq grandes chaînes canadiennes qui contrôlent 80 % du marché canadien.

Les bannières perçoivent de plus en plus ces liquidateurs non plus comme de simples gestionnaires de pertes alimentaires, mais comme des compétiteurs directs. Bien qu’aucune mise en demeure ne soit envoyée publiquement, la pression en coulisses est immense. Un acheteur d’une grande chaîne qui constate qu’un produit vedette est vendu à 50 % de rabais dans une liquidation située à deux kilomètres de son supermarché n’hésitera pas à passer un appel poli, mais ferme, au manufacturier.

Le message est clair : ne financez pas notre concurrence avec vos surplus. Résultat ? De nombreux fournisseurs exigent désormais des ententes de stricte confidentialité avant de céder leurs produits, ou cessent carrément d’approvisionner ce réseau alternatif par crainte de froisser leurs clients majeurs.

Le modèle d’affaires de la liquidation alimentaire joue un rôle crucial de soupape sociale durant la crise inflationniste, tout en luttant contre le gaspillage. On peut toutefois lui reprocher de dévaliser les banques alimentaires. Mais pris en étau entre l’optimisation technologique des usines et la pression territoriale des grandes chaînes, ce secteur va très probablement atteindre un point de saturation inévitable à moyen ou long terme.

La question que l’industrie doit maintenant se poser n’est pas de savoir si ce marché va plafonner, mais comment les liquidateurs actuels vont effectuer leur virage lorsque les surplus ne suffiront plus à remplir leurs tablettes.